Hors-série 4: une respiration sonore pour s’évader en ces temps de déconfinement

Vous vous souvenez de l’échappée sonore et sensorielle que je vous avais proposé dans un précédent épisode ? cette promenade à travers les saisons sur les chemins fous de Porquerolles ? 

Vous êtes nombreux à l’avoir apprécié et comme je crois que nous sommes quelques uns en ce moment à avoir furieusement besoin de nature et d’évasion, je vous propose une nouvelle lecture.  

Il s’agit encore une fois d’un texte d’Eric Nanni qui convoque nos sens et invite à la réflexion. Un texte qui raconte l’île de Porquerolles pendant le confinement, l’oscillation émotionnelle éprouvée par son narrateur, ses réminiscences et ses aspirations pour le monde de demain. 

Installez-vous confortablement, fermez les yeux, imaginez-vous dans un endroit de l’île que vous aimez particulièrement et ouvrez grand vos oreilles.

Pour celles et ceux qui voudraient découvrir les précédentes lectures proposées dans le podcast, rendez-vous ici

Alain Le Saux - Photo de Bernard Pesce extraite du livre Les années douces

Je vais comme dans un rêve d’étonnement en étonnement – (Texte d’Eric Nanni)

Au début, je me suis laissé porter par les délicieuses sensations d’un hiver qui se prolongeait et au fil des jours, j’ai ressenti, enfin je suppose, les agréables et sourdes perceptions d’une chrysalide dans son cocon.

Je connaissais des silences. Le silence inquiétant des nuits sans lune, celui calfeutrant et capitonnant qui nous surprend aux premières neiges, ceux aléatoires des levers de drapeaux, des remerciements émus et encore celui légèrement bruissant des caresses sur ma peau…. Mais le silence du silence… Celui qui nous incite au calme, qui nous borde d’une ambiance particulière, qui nous détache du temps, qui le distend, qui altère nos repères, celui-là, ma mémoire a sans doute retrouvé sa trace dans son passé lointain et je suppose que les biens plus jeunes que moi, eux, ont été agréablement surpris, émus et séduits par cette nouvelle et belle rencontre avec lui.

Dans les journées qui ont suivi, j’ai apprécié les rééquilibres naturels que ces intemporalités provoquaient. Une certaine lenteur, une sensation de légèreté, et surtout une connexion particulière avec la Nature. Comme une intime plénitude libérée de tout. Une aube nouvelle. Un élan dont il nous faut subir le flot. Un apprentissage ou une rééducation de l’écoute au chant des oiseaux, aux bruits de la vie auxquels on ne prêtait plus attention, aux voix que l’on reconnait parce qu’elles ne sont plus couvertes par celles que l’on ne connait pas, aux moindres cliquetis, aux infimes humeurs du vent pour enfin ressentir les très rares choses où dure l’éternel.

Tout animait d’un peu d’ardeur mon esprit contemplatif aux rêves trop souvent interrompus par le clocher qui martèle l’écoulement du temps. J’ai pensé que nous allions retrouver, chacun à notre façon, les émotions magiques de notre enfance, recouvrer nos fantasmes de liberté enfin tout ce qui depuis les années soixante-dix n’était plus dans notre mémoire qu’une chorégraphie d’émotions égarées de générations en générations. Nous allions enfin vivre l’île comme nous l’avions tant de fois entendue être vécue. Mais à trop regarder le ciel on ne voit que les étoiles et brutalement le malheur m’a contraint à redescendre sur terre. Adieu perspective d’un été enchanté et bien d’autres plaisirs égoïstes. Comment pourrait-on être heureux parmi nos frères dans la souffrance. Comment ne pas réagir à ces émotions qui nous abîment et nous dévastent à chaque fois que notre conscience est heurtée quand une guerre fait des ravages, quand le racisme humilie, que l’homophobie insulte où quand l’indifférence affame les enfants et les plus démunis. Cette empathie qui devrait répondre à une nécessité de notre être, nous la perdons peu à peu. Faut-il croire que les catastrophes existent afin de ranimer notre amour pour les autres. Cet amour « philia » qui offre, qui protège, qui n’attend rien, comme j’aimerais qu’il se répande à l’image de cette pandémie. Comme j’aimerais aussi que dès aujourd’hui les politiques et les argentiers de notre monde s’harmonisent pour devenir les premiers de cordée d’un vrai humanisme. Je ne veux plus explorer de mes doigts ce monde terrifiant qui tourmente les enfants.

Pourtant, aujourd’hui, les choses ont changé. Quelle souveraineté dans le calme des bruits de la nature. Et si on ajoute la présence du vent et de la mer, on peut s’abandonner avec ferveur à l’idée du perfectionnement de l’homme qui le conduit à vivre avec les émotions de la Terre. Devant lui se déroule un autre chemin possible au milieu de jardins inoubliables, de rivières pleines de vie, de chants durant les nuits étoilées. N’y a-t-il pas autant de bonheur à composer le meilleur des mondes que de recommencer le plus laid. Faut-il hésiter plus longtemps de se défaire de ce passé qui exhale son souffle fade et réaliser enfin le bonheur de l’Homme par lequel la Nature poursuivra son propre bonheur.

Comme une pluie qu’elle aura patiemment attendue.